| Message de l'Administrateur |
Nous avons fêté le cinquantième anniversaire de notre jeu d'écriture. Un nouveau venu, Strategos, est monté sur la première marche du podium avec un texte éblouissant de concision, de sobriété, d'émotion.
Mettre ce texte à l'honneur était la moindre des récompenses à lui faire. Bonne lecture à ceux qui ne le connaissent point encore et...
Silence.
Ma chambre est noire. Pas sombre, noire. Aucune lumière ne filtre à travers les volets ou sous la porte. Fermer ou ouvrir les yeux ne fait aucune différence. C’est comme ça que j’aime m’endormir. Allongé sur mon lit, je repense à ma journée. Elle n’avait pourtant rien de particulier, si ce n’est que c’était mon anniversaire. Je suis né en plein cœur de l’hiver. Ma mère a accouché seule chez elle à la lueur d’une bougie, pas que nous fussions dans la misère, mais cette nuit là il y avait eu une coupure d’électricité. Je suis, paraît-il, né sans pleurer. J’ai conservé depuis, un goût prononcé pour le silence et pour la nuit.
Aujourd’hui, comme chaque jour, j’ai passé sept heures au cimetière de l’Egalité où je suis gardien. J’aime la présence silencieuse et apaisante des défunts. Entre nous, pas de silence pesant, ces silences qui apparaissent parfois parmi les vivants et que chacun trouve insupportable au point de vouloir le rompre en lançant une banalité sur la couleur du ciel.
J’aurais dû être moine. Faire vœu de silence aurait été pour moi aussi facile et naturel que de respirer. Le vœu de chasteté ne m’aurait pas dérangé non plus. Célibataire, sans enfant, l’idée de trouver une compagne ne m’a jamais effleuré. Il faut dire que je n’ai pas beaucoup d’exemples autour de moi pour me donner envie. Je n’ai plus aucune famille et mon amour du silence et de la nuit me met à l’abri de toute tentative de me faire des amis.
Du coup personne ne m’a souhaité mon anniversaire. J’ai quand même trinqué avec Rabelais, mon poisson rouge et Bérengère, ma fougère.
Ah oui, j’allais oublier le plus important. Je ne suis pas malheureux, du moins je ne crois pas. Mais, là encore, je n’ai guère la possibilité de faire des comparaisons. Contrairement à ce qui se dit, il me semble que l’on peut être heureux sans devoir le faire savoir à tout le monde.
De toute façon, je n’aime pas les humains (les vivants du moins) et c’est pour ça que je ne suis pas devenu moine finalement. Il fallait aimer son prochain et s’occuper de ce qui fait son essence, l’âme. Moi j’ai préféré prendre soin de l’enveloppe quand elle est vide, c’est plus facile.
Aujourd’hui, pour mon anniversaire, je me suis fait un petit cadeau. J’ai quitté mon bureau pendant une heure pour aller flâner dans les allées du cimetière. J’ai marché seul à travers les tombes et me suis installé quelques instants dans une crypte. J’étais bien là, couché sur la pierre froide au milieu des cercueils. En ressortant, je me suis arrêté dans la petite chapelle et j’ai fait une prière pour remercier Dieu. En effet, personne n’est entré dans le cimetière pour me gâcher mon plaisir, ce qui relève du miracle à cette heure de la journée.
En rentrant chez moi, je me sentais apaisé. J’ai diné frugalement sans oublier mon gâteau sur lequel je me suis empressé de souffler les bougies. Enfin, j’ai regagné ma chambre, cette pièce sombre où je me cloitre pour la nuit.
A présent, me voilà allongé sur mon lit dans le noir. Dans cette position, je me rends compte que je suis comme les morts dans leur caveau, sauf que je suis vivant. Sauf également que je dois sortir de ma chambre pour aller travailler. Finalement, ils ont de la chance les défunts. Ils passent toute leur mort dans l’ombre et le silence. J’aimerais bien mourir, rien que pour ça, mais j’ai bien trop peur. Sans être un apôtre du christ, j’ai peur qu’après ma mort, on vienne chercher mon âme pour l’emmener au paradis. Quel cauchemar, passer toute ma mort dans un endroit lumineux et surpeuplé.
Je ressens un frisson à cette idée. Allez, ne pensons plus à ça, il ne s’agit pas de gâcher ma journée d’anniversaire.
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