Tchânou Messages postés : 212 La chose la plus incompréhensible du monde, c est que le monde soit compréhensible Albert Einstein  |
Posté le 21/06/2004 13:01:00 | | Mémoires d'un éphémère
C’est incroyable, le nombre de membres de ma famille qui disparaissent . Je suis né hier à cinq heures du soir, il est midi et je ne connais à peu près plus personne, si ce n’est ceux qui sont apparus ce matin et qui zigzaguent impunément, sans respect pour leurs aînés.
J’ai à peine connu ma mère, hier soir, aux derniers rayons de soleil. Je m’y serais sans doute attaché, si elle n’avait pas disparu pendant la nuit. Cinq ou six de mes frères sont tombés dans la mare ce matin. Ils étaient plus âgés que moi de six heures et paraissaient pourtant vigoureux. Sans doute ont-ils eu du mal à s’adapter.
J’aime mieux le jour que la nuit. la nuit est interminable, et, s’il n’y avait pas eu de lune, je me demande à quoi j’aurais passé mon temps. J’ai vu des imprudents se reposer sur des nénuphars. La chose ne leur a pas réussi. Comment peut-on demeurer sur place, quand le monde est si grand et qu’il y a tant de merveilles à découvrir en lui ? J’ai l’impression que je ne m’ennuierai pas sur la terre.
La mare est immense, il y a des joncs tout autour. Une branche tombée d’un arbre flotte au milieu, ce qui est commode pour se poser. A vrai dire, je n’en profite guère, car j’adore voler et danser. Nous sommes ici toute une bande des plus joyeuses qui, du matin au soir, n’arrêtons pas. J’adore la danse, surtout au soleil. J’étais bien curieux de savoir comment je suis fait. Tout à l’heure je me suis aperçu dans l’eau, je m’y suis trempé les antennes. Il a fallu que je m’y reprenne à plusieurs fois, pour me rendre compte qu’il s’agissait de moi.
Je suis grand et svelte, et j’ai des ailes transparentes, extrêmement fines. Elles ont considérablement poussé depuis hier soir. Du train dont je vais, j’atteindrai vite la taille d’un papillon. Mais ce doit être une mare réservée aux jeunes, car je n’y ai rencontré encore qu’une dizaine d’éphémères plus forts que moi. Je crois que l’exercice m’est salutaire et qu’avec le temps je pourrai aller découvrir la nature du côté de ce petit bois.
Comme j’ai changé aussi, d’un autre point de vue, depuis hier soir ! C’est curieux, j’ai l’impression de n’être plus le même et je m’intéresse à ce qui, autrefois, m’étais indifférent.
Ainsi, pour prendre un exemple, j’ai fais mille jeux, hier, avec une de mes cousines. Nous nous laissions tomber du haut d’un jonc et nous ne nous envolions qu’à un centimètre de la mare, nous nous sommes bien livrés à ces enfantillages plus d’une heure sans nous en lasser. Aujourd’hui je la vois sous un jour différent. Ce n’est pas que nous ne reprenions pas nos jeux ensemble, mais le cœur n’y est pas. Au fond, je fais semblant de jouer. Me passionne bien moins le jeu dont ma cousine s’amuse, et ses taquineries ; elle se précipite contre moi, me fait basculer, en ayant l’air de prendre à ces sottises la même joie qu’hier soir ; Je me demande si je n’évolue pas plus vite qu’elle. Ce n’est pas qu’elle ait énormément grandi et qu’elle n’ait pris des formes avantageuses, mais elle a gardé une innocence que je ne partage plus. Si je la poursuis sans cesse, comme elle ne devine pas que je désirerais avoir avec elle une conversation plus sérieuse, elle se dérobe, quitte à me poursuivre à son tour, si, lassé de ne pouvoir me faire comprendre d’elle, je cherche de la nourriture ou vais rejoindre mes camarades d’enfance.
Parmi ceux-ci, il y en a un qui n’est pas insensible non plus aux attrais de ma cousine. Il m’agace considérablement . Dès que j’ai le dos tourné, il prend ma place, ce qui m’oblige à le remettre à la sienne.
Comme le temps passe ! Voilà ma cousine qui a profité d’un moment d’inattention pour gagner l’extrémité de la mare, et je ne la distingue plus. Il faut que j’aille voir ce qui se passe.
- Ah, la voilà !
Mais à quel jeu singulier se livre-elle avec cet imbécile ! C’en est trop ! Il faut que la plaisanterie cesse. Il arrive ce qu’il arrivera.
- Ciel, je l’ai tué ! Il est tombé d’une masse, dans la mare, devant ma cousine épouvantée.
C’est bien fini entre nous. Elle ne me le pardonnera pas.
Et pourtant non. Elle tourne derrière les nénuphars, comme si elle cherchait quelqu’un.
Que va-t-elle dire en m’apercevant. Fuyons.
- Je ne sais quoi m’empêcher de fuir. La voici. Sans doute ne m’a-t-elle pas aperçu, car elle
continue son chemin en flânant entre les fleurs.
- Elle revient.
Cette fois-ci, il est impossible qu’elle ne m’ait pas reconnu. D’autant plus qu’elle tourne autour de mon nénuphar.
Ma foi ! tant pis, je me risque.
Miracle ! Elle vole avec moi. Nous tournoyons dans le soleil. Je suis enivré. Je ne sais plus où je vais, je ne sais plus qui je suis. D’autres vols nous entraînent je ne sais où. Elle me guide. Nous allons vers le bout de la mare…
C’est ainsi que les choses arrivent et sur le lieu même où tout à l’heure…
Le cadavre de l’autre est encore là qui dérive, mais je m’en moque, ma cousine - ma femme plutôt - aussi. Nous sommes heureux. Que le soleil s’arrête ! Nous avons toute une vie devant nous.
Deux de mes frères sont tombés tout à l’heure. Il doit y avoir une épidémie. Les bords de ces marais ne sont pas sains. Nous devrions émigrer, mais ma cousine -décidément je ne peux pas me faire à l’appeler autrement- s’y refuse. Elle est dolente, elle se traîne avec peine. Serait-elle atteinte elle aussi ?
M’ayant vu alarmé, elle me rassure.
Quel sot j’ai été de ne pas comprendre ! elle attend un bébé. Je n’y puis croire ! ainsi va la vie.
je vais lui chercher de quoi manger. Il ne faut pas qu’elle se fatigue. Quelle existence dorée se prépare ! Nous commençons à peine à être heureux.
Après l’accouchement, quand l’enfant sera assez fort, nous partirons pur une terre bénie, de l’autre côté du petit bois.
J’ai rapporté de quoi manger pour dix jours. C’est sans doute pourquoi je me sens un peu las.
S’il m’avait fallu voler dix secondes de plus, j’aurais été obligé de déposer mon fardeau.
La voilà ! Mais que vois-je ? Elle m’attendait avec notre enfant.
Le petit est beau. Il a déjà l’air solide. C’est moi qui ne le suis pas. Je frissonne. Sans doute l’émotion.
Comment l’élèverons-nous ? Il faudra que nous prenions des précautions pour la nuit. Je reconnais l’heure : le soleil est bas, un peu moins qu’hier à ma naissance. L’atmosphère se refroidit. Je me sens glacé. ma femme me plaisante et j’ai failli tomber du nénuphar. Un vertige ?
- Si je prenais un peu d’exercice…
Ah ! voler fait du bien. Je le savais, c’était l’émotion. tant de choses se sont passées depuis hier. Ce n’est rien à côté de ce que j’ai à découvrir encore.
Un nouveau vertige ? Non, c’est une crampe dans la patte, ou plutôt c’est mon aile droite qui me gène. Elle s’alourdit, s’alourdit.
- Ah Dieu ! A moi ! Je me suis de plomb.
- Je tombe !
- Au secours !
- J’ai vécu.
ROLAND CAILLEUX , Les Esprits Animaux. Nrf, n° 29, 1.5.1955
--Message edité par tchanou le 2004-06-21 13:01:40--
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