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Auteur : Sujet: LA MORT DU LOUP  Bas
 Nany
 Administrateur
 Messages postés : 1322
 Nany
  Posté le 19/06/2004 17:47:49
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LA MORT DU LOUP


Les nuages couraient sur la lune enflammée
Comme sur l'incendie, on voit fuir la fumée
Et les bois étaient noirs jusques à l'horizon.
Nous marchions sans parler, dans l'humide gazon.

Dans la bruyère épaisse, et dans les hautes brandes,
lorsque sous des sapins pareils à ceux des landes,
nous avons aperçu les grands ongles marqués
par les loups voyageurs que nous avions traqués.
Nous avons écouté, retenant notre haleine et le
pas suspendu,ni le bois ni la plaine ne
poussait un soupir dans les airs;
Seulement la girouette en deuil criait au firmament,
car le vent, élévé bien au-dessus des terres,
n'effleurait de ses pieds que les tours solitaires,
et les chênes d'en bas, contre les rocs penchés,
sur leurs coudes semblaient endormis et couchés.
Rien ne bruissait donc, lorsque baissant la tête,
le plus vieux des chasseurs qui s'était mis en quête
a regardé le sable en s'y couchant; bientôt, lui
que jamais ici on ne vit en défaut, a déclaré tout
bas que ces marques récentes, annonçaient la
démarche et les griffes puissantes
de deux grands loups cerviers et de deux louveteaux.
Nous avons tous alors préparé nos couteaux,
et cachant nos fusils et leurs lueurs trop blanches,
Nous allions pas à pas, en écartant les branches.
Trois s'arrêtent, et moi, cherchant ce qu'ils voyaient,
j'aperçois tout à coup, deux yeux qui flamboyaient,
et je vois au-delà quatre formes
légères, qui dansaient sous la lune, au milieu des
bruyères, comme font chaque jour, à grand bruit sous nos yeux,
quand le maître revient, les lévriers joyeux.
Leur forme était semblable, et semblable la danse;
mais les enfants du loup se jouaient en silence,
sachant bien qu'à deux pas, ne dormant qu'à demi,
se couche dans ses murs, l'homme, leur ennemi!
Le père était debout, et plus loin contre un arbre,
sa louve reposait, comme celle de marbre
qu'adoraient les Romains, et dont les flancs velus
couvaient les demi-dieux Rémus et Romulus.
Le loup vient et s'assied, les deux jambes dressées,
par leurs ongles crochus dans le sable enfoncées.
Il s'est jugé perdu, puisqu'il était surpris,
Sa retraite coupée et tous ses chemins pris;
alors il a saisi, dans sa gueule brûlante,
du chien le plus hardi, la gorge pantelante
et n'a pas desséré ses mâchoires de fer, malgré
nos coups de feu qui traversaient sa chair
et nos couteaux aigus qui, comme des tenailles,
se croisaient en plongeant dans ses larges entrailles,
Jusqu'au dernier moment ou le chien étranglé,
mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roulé.
Le loup le quitte alors, et puis il nous regarde.
Les couteaux lui restaient au flanc jusqu'à la
garde, le clouaient au gazon, tout baigné dans son sang;
nos fusils l'entouraient en sinistre croissant.
Il nous regarde encore, ensuite il se recouche,
tout en léchant le sang répandu sur sa bouche,
et sans daigner savoir comment il a péri,
refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri.
J'ai reposé mon front sur mon fusil sans poudre,
me prenant à penser, et n'ai pu me résoudre,
à poursuivre sa louve et ses fils qui, tous trois,
avaient voulu l'attendre, et comme je le crois,
sans ses deux louveteaux la belle et sombre veuve,
ne l'eût pas laissé seul subir la grande épreuve;
mais son devoir était de les sauver, afin de pouvoir
leur apprendre à bien souffrir la faim,
à ne jamais entrer dans le pacte des villes
que l'homme a fait avec les animaux serviles
qui chassent devant lui, pour avoir le coucher,
les premiers possesseurs du bois et du rocher.

Hélas! ai-je pensé, malgré ce grand nom d'hommes
que j'ai honte de nous -débiles que nous sommes!-
Comment on doit quitter la vie et tous ses maux,
c'est vous qui le savez :SUBLIMES ANIMAUX !
A voir ce que l'on fut sur terre et ce qu'on laisse
Seul le silence est grand; tout le reste est faiblesse

Ah! je t'ai bien compris, sauvage voyageur, et ton
dernier regard m'est allé jusqu'au coeur!
Il disait : Si tu peux, fais que ton âme arrive,
a force de rester studieuse et pensive,
jusqu'à ce haut degré de stoïque fierté
ou, naissant dans les bois, j'ai tout d'abord monté.
Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
dans la voie ou le sort a voulu t'appeler,
puis après, comme moi, souffre et meurs,
sans parler.



Alfred de Vigny (1838)

--Message edité par nany le 2004-06-19 17:53:09--

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Même une toute petite personne peût changer le sens de l'avenir
J.R.R.TOLKIEN
http://meschatmours.forumactif.com
http://meschamours.skynetblogs.be
 Tchânou
 Messages postés : 212
 La chose la plus incompréhensible
du monde, c est que le monde soit
compréhensible Albert Einstein
 Tchânou
  Posté le 19/06/2004 19:01:13
Send a private message to Tchânou
Très long mais tellement vrai   smile/pcrying.gif
ah qu'il savait raconté dans le temps... smile/pcry.gif
on vit l'instant présent avec de tels auteurs smile/chirol_gaan.gif

Quand j'étais jeune j'ai lu plusieurs fois cro blanc!! de Jack London... smile/waku.gif
sublime livre retraçant la vie des loups... merci d'avoir partagé ce texte Clochette  smile/kiss.gif  

http://site.voila.fr/forum96/sign_tchanou.gif

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