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| Auteur : | Sujet: Humiliation et consolation - De l'inconvénient d'être bouc émissaire | Bas |
| Louz Administrateur Messages postés : 1120 |
Souvenirs de bouc Lorsque j'entrai au collège, j'eus comme professeur de français Monsieur Stourn. C'était un bon prof qui avait une façon sympathique et bien à lui d'enseigner, pleine d’entrain et de finesse. Il portait une petite moustache grisonnante à sa drôle de tête avenante. Il faisait attention à tout le monde. Les livres qu'il donnait à lire n'étaient pas tous bien passionnants, mais on apprenait des choses. Nous avions lu Vendredi ou la vie sauvage de Michel Tournier, par exemple. Ce n’était pas mal écrit même si par moment ça sentait un peu l’ennui et la boue. J'aimais bien ça, lire. Ca me permettait de m'évader et d'oublier pas mal de soucis. Des embêtements avec ma famille, ou avec les autres élèves, j'en ai eu au moins jusqu'à la cinquième. J'étais le bouc émissaire, pour de vrai. Ce type, Fred, c’est lui qui avait répandu la rumeur sur mon compte, à propos du bouc. Tout ça, je crois, parce que mes parents habitaient une cage en forme de but de hand, comme il disait. Que mon père avait une grosse barbe, qu’il était militant écolo – genre hippie politique – alors que lui, son père était gros agriculteur productiviste. Plouc de chez plouc. Un coup, je n’avais pas les oreilles propres (du moins, c’est ce qu’il avait pris pour prétexte) il s’était mis à gueuler « le bouc ! Le bouc ! » Je voulais lui donner des coups pour le faire taire, mais il était beaucoup plus balèze que moi. Et la rumeur avait été reprise en cœur par toute la classe, ou presque. Une autre fois, monsieur Stourn avait dit un truc en parlant de moi : « Mais enfin, il est votre bouc émissaire, ou quoi ? » Bon, quasiment tout le monde avait éclaté de rire. Moi, j’étais carrément mort de honte. Mortifié. En même temps, ce jour là, j’ai compris quelque chose, que c’était complètement injuste. Et que la plupart était une bande de nazes idiots. Une fois, je n’avais soit disant pas les oreilles tout à fait propres, il avait pris ce prétexte pour se mettre à gueuler tout fort : « le bouc ! Le bouc ! » Je voulus lui donner des coups pour le faire taire, mais je n'étais pas vraiment précoce et il était plus balèze que moi. La rumeur se répandit comme une traînée de lisier... Au paroxysme de cette situation plus qu’embarrassante, à la fin de l’année, j’aurai même pu mourir sur place, crucifié sur ma chaise. On faisait circuler les bouquins de Vendredi ou la vie sauvage et on inscrivait un petit mot à la fin sur la page de garde pour les camarades. On me prit le mien des mains. Il fit le tour de la classe tandis que mon cœur se flétrissait, que j’étais en bonne voie de m’atrophier en totalité, voire de disparaître en fumée. Lorsque, face au chahut ambiant, au brouhaha haha, le professeur commença à porter un peu attention à mon cas. On entendait les rires fuser, l’électricité agitait les élèves comme si la salle était hantée, et on devinait qu’il se fomentait quelque sale coup. Le bouquin arriva finalement entre les mains du professeur Stourn. A l’intérieur étaient inscrites les pires insanités, horreurs, méchancetés qui aient pu être écrites dans le but d'humilier, ou même de tuer - de façon tout à fait naturelle si l’on peut dire - un élève d’une classe de collège. En l’occurrence, il s’agissait de moi, et je m’en serais bien passé. A ce moment, e cherchais à fuir mon corps tandis qu’il restait bêtement cloué à sa chaise au cinquième rang de la classe. Ma figure s’était mise à rougir énormément et j’attendais sous la torture que le malaise se dissipât. Par la suite, j’ai eu du mal à devenir moi-même... J’étais un peu vendredi tous les jours de la semaine, la tête comme dans la lune, et j’attendais les week-end. C'était tellement injuste, mais alors... Ca me donnait peut-être une petite chance de retrouver mes esprits un beau jour ? En quatrième et en troisième, j'avais madame Le Ber... On était passé à autre chose. Je ne sais pas pourquoi, en quatrième, ils m'avaient un peu laissé tranquille. Du coup, on faisait mine qu'il ne s'était rien passé pendant deux ans. Moi le premier, parce que je voulais à tout prix oublier ça, la gène, la douleur et tout. En même temps, j'étais ultra complexé à cause de ce qui s'était passé. J'étais amoureux aussi d'une fille qui était la plus jolie de la classe. Et elle, j'ai su à la fin de la cinquième, elle n’aurait pas dit non. Ca m'avait scié quand je l'avais appris. Mais j'étais tellement coincé à cause de ce qui s’était passé, beaucoup trop complexé pour oser quoi que ce soit. Elle avait la peau ambrée et en même temps, des yeux bleus profond qui me faisaient un effet fou, quand je la regardais. Les filles de la classe me plaisaient toutes pas mal, à part quelques unes, mais elle encore plus. Beaucoup plus même. En plus, ce sont les garçons qu'étaient toujours à me chercher des poux et à essayer de m'humilier qui lui avaient annoncé que j'avais le béguin pour elle. Mais ils ne l'avaient pas fait purement méchamment, en plus. En fait, ils n’étaient pas purement méchants. C'était une simple bande de ploucs de Plouzévet, voilà tout. Pas tellement plus futés que des animaux. En tous cas, il ne s'est rien passé entre elle et moi, et ce que je ressentais pour elle, le désir et tout, a fini par se refouler dans ma solitude. C'est dommage. C'est le fait de tant souffrir qui a gâché le truc, sans doute. Ca n’a pas facilité mes relations avec les filles par la suite... Mais en quatrième, au moins, on ne m’appelait plus le bouc, et ça me soulageait vraiment. Et j'avais même embrassé une fille l'été, à une fête, et quelque part, alors ça avait peut-être un peu changé. On n’arrête pas de changer à cet âge. Madame Le Ber, ça a été notre professeur de français dès la quatrième. Elle était vachement bien roulée, à couper le souffle. En même temps, elle n'était pas si intimidante que ça. Au début, si, elle était intimidante un petit peu. Parce qu'elle était super maquillée. Elle avait un rouge à lèvre qui tirait vers le violet. Et puis elle mettait du parfum. Mais surtout, c'était la façon dont elle s'habillait... que des trucs moulants, des minis jupes, et des pulls dont on devinait tout au travers. Elle n'était pas sévère. Du moins, on n'avait pas trop peur d’elle. En fait, elle était surtout très, très bien faite. Et moi, franchement, ça me faisait bizarre d'être en cours avec une femme aussi sexy que ma prof de français. Mon voisin, lui, c'était le bourrin de service dont je vous parlais, Fred. Il se masturbait presque pendant le cours. Il était dégueulasse. Il était le plus lourd de la classe, il ne mnquait pourtant pas de concurrence. Moi, je ne pouvais pas m'empêcher de rire nerveusement par moment. J'avais honte. Sinon, j'étais plutôt sage en classe avec les profs, mais n'allez pas croire que ça ne me tiraillait pas en français. J'imaginais de drôles de trucs. Elle me retenait après le cours, et elle me demandait de faire des choses qui n’avaient rien à voir avec le cours. Elle était assez dominatrice même si elle ne me faisait pas peur. Par contre j'avais la trouille des mauvaises notes. Elle me posait des questions, et puis tout à coup, elle passait à autre chose. Tout en faisant mine de rester sévère... Terrible. Une fois j'avais eu une sale note en dissert... Le sujet portait sur la mode. Mais ça me laissait complètement à plat. Je ne trouvais rien à dire. En fait, je ne pensais même pas qu'on puisse argumenter sur un sujet pareil. J’étais habillé comme un paysan, la mode ça coûtait trop cher... Elle m'avais engueulé. Mais je ne voyais pas comment j'aurais pu faire autrement. Les autres fois, c'était pour les leçons de grammaire. J'étais un vrai cancre, en grammaire. Même aujourd'hui, c'est en grammaire que j'ai le plus de mal. Madame Le Bern, elle nous demandait d'apprendre nos leçons par coeur. Je ne le faisais pas. Les devoirs je les faisais, mais pour la grammaire je n'y arrivais pas, même en me forçant. C'était trop pénible. Tous les mardi, elle envoyait quelqu'un au tableau. Quand ça a été mon tour, j'ai eu un trou noir. J'ai dit que je ne savais pas. Du coup, chaque mardi j'arrivais avec la pétoche qu'elle m'appelle, et ça ne loupait pas. Chaque fois je passais au tableau. Et ça m'épuisait d'être à ce point ignorant. Mais en même temps ça m'excitait qu'elle s'intéresse ainsi à moi, je me demande presque si je ne faisais pas un peu exprès... Un peu comme un jeu entre nous. N'empêche, j'avais quand même les boules. Finalement, à la quatrième fois, j'ai réussi à m'en tirer. Mais elle n'était pas convaincue... Pendant les vacances elle nous avait filé un bouquin à lire, Haricana quelque chose. Je n’ai pas lu un traître mot. Pourtant je lisais souvent, la plupart du temps. A la rentrée, interro. Je ne savais fichtrement rien ! Et j'ai eu un, ou deux, bref. Je me sentais moite de honte. On était quatre ou cinq à ne pas l'avoir lu, et je me retrouvais au milieu des cancres, en français. Je l'ai lu, finalement, le livre, en plus il n’était pas mal du tout. Remarquez, j'avais été tellement habitué à avoir honte, avant, en sixième et cinquième, que je ne m'en rendais même plus compte quand ça m'arrivait... Tout au long de mon passage en quatrième et en troisième, je n’ai pas arrêté de progresser en orthographe. A la fin, j'étais même parmi les meilleurs. Je crois que c'est un peu grâce à Madame Le Ber. Je garde un bon souvenir de mes cours de français dans l'ensemble. De l'inconvénient d'être bouc émissaire Mais quand j’y repense, ça me fout encore le bourdon cette histoire de bouc. Non pas que j’y fasse attention en permanence, mais ils m’ont quand même pas mal gâché l’existence. En fait, ils m’ont réduit à me considérer un temps comme un moins que rien, à peine un humain. Difficile par la suite de retrouver confiance... Une fois je me souviens, en quatrième, on nous avait projeté un film sur les camps de concentration. Je compris, à la vue de tous ces corps torturés et traités comme des déchets, que j’étais moins crétin que les ploucs qui m'en faisaient voir. Que j’étais différent. On venait de visionner ces images à la vérité quasi insoutenables, nous montrant l'oeuvre de bourreaux apparemment dépourvus de coeur, sans âme, de gens à priori normaux tombés dans le camp des démons, du Mal. C’était horrible de voir ce que des hommes avaient pu comettre envers d’autres hommes, transformés en tapis, en bougies. Je trouvais important d'avoir vu ces films, je crois que, en plus de compatir, je comprenais. Ca résonnait en moi, une corde sensible vibrait, il me semblait deviner un peu ce que pouvait être ces malheurs. Je trouvais ça effrayant, pas du tout fascinant. En sortant, je me taisais, grave, comme en sortant d’un cimetière. Je ne trouvais pas concevable de ne pas garder le silence après ce à quoi on venait d’assister. On était la plupart dans ce cas, avec plus ou moins d'intensité. Quand je vis Fred et l’autre bande avec qui je traînais parfois, sans doute parce que je n’avais pas assez de force pour leur casser la figure, je les vis hilares, en train de rigoler, de se fendre, de se moquer de ces gens détruits qu’on venait de voir. De rire des horreurs de l'Histoire. Là je me réalisai à quel point c’était dingue, comme monde. Je n'y comprenais rien, ils me faisaient peur, au fond... Heureusement, il restait des professeurs comme Monsieur Stourm et comme madame Leber pour apprendre des choses et pour voir la vie un peu moins noire, un peu plus rose. Des jolies filles aussi... Et quelques trucs chouettes en plus. Parce que dans l’ensemble, elle était plutôt mal barré l'humanité, ou même simplement ma propre vie que j'avais déjà sentie mise en péril... --Message edité par kelig le 2009-06-21 14:56:02-- | |||
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