Philippe de Neuville Messages postés : 726 "La critique est aisée, et l'art est difficile."  |
Posté le 08/07/2009 12:08:09 | | Lisez bien, ça a été écrit par une Québécoise vivant en France.
La situation n'est pas meilleure que dans son pays d'origine...
Il est même pire! Et ce sont les étrangers qui s'en rendent compte, car nous autres on n'est pas foutus de s'en apercevoir nous-mêmes (ou alors, ce que je crains, c'est qu'on s'en fout!!)
Lettre ouverte aux Français
• Un point de vue québécois •
« On vous a donné le choix entre le déshonneur et la guerre. Vous avez choisi le déshonneur et vous aurez la guerre. »
Le député Winston Churchill à Neville Chamberlain, premier ministre de Grande-Bretagne, au lendemain des Accords de Munich (sept. 1938)
Par le concours de ce carnet cybernéen, je désirerais apporter une précision
ou deux, à l'intervention de M. Jean-Luc Gouin parue dans le quotidien
québécois Le Soleil du 1er février 2008, laquelle portait – par le biais d
un spécial télévisuel à TV5 Monde (FBS) : « Mes séries au Canada » – sur la
perpétuation outre-frontières de la trop bien connue, hélas, propagande
idéologique de l'État canadien à l'égard des Québécois. Du même élan, on me
permettra de commuer ce pieu d’ancrage en contrefort. Et ce de manière à
jeter un regard critique, quoique succinct, sur le climat linguistique qui,
de manière générale, prévaut actuellement au pays de mes ancêtres.
D'abord, Bravo ! Québécoise résidant actuellement en France, je suis
parvenue au même constat. Et j'en fus outrée au moins autant que M. Gouin. D
où mon soulagement, si je puis dire, de constater que la chose n'était pas
passée complètement inaperçue. Je fus étonnée néanmoins que ce monsieur,
philosophe (hégélien qui plus est !) dont les prises de position musclées en
regard à la langue et à la culture française et/ou québécoise sont bien
entendues au Québec (et lesquelles nous changent, soit dit au passage, de la
pensée confuse et onanismique de nos René-Daniel Dubois de service,
‘dramaturge’ qui tout récemment encore nous lançait ses lieux communs
habituels en confondant tout et son contraire), n'ait pas profité de l
occasion pour dire également un mot sur lesdites séries elles-mêmes.
Le meilleur pour soi vs le quant-à-soi
Le fait est que l'on a retenu, pour ce spécial (devrais-je dire : ce « solde
» ?), des émissions parmi les productions les plus vaines et les plus
commerciales que nous puissions concevoir au pays de Gilles Vigneault (bien
que relativement drolatiques, il est vrai, et que les comédiens, d'autre
part, n’y soient pas dénués de talent) : Rumeurs, Catherine, Un gars une
fille... C’est comme si on vous avait refilé du Patsy Gallant, du Bruno
Pelletier et du Martine St-Clair en préférence à ce dit Vigneault, puis
Clémence Desrochers, Félix, Raymond Lévesque, André Gagnon, Pauline Julien,
Charlebois, Jacques Michel, Léveillée, Claude Gauthier, Diane Dufresne,
Harmonium, Georges Dor, Ferland, Beau Dommage, Paul Piché ou Sylvain
Lelièvre, voire Claude Dubois. Aussi, quelle formidable occasion ratée ! A
fortiori lorsque l'on connaît la haute qualité de très nombreux téléromans,
feuilletons et téléséries de chez nous (sans compter les films, que l'on ne
voit pas non plus sur les écrans français), comparables sinon souvent
supérieurs à l'orgiaque dégobillage américain qui domine jusqu’à l’obscénité
l'ensemble des chaînes locales. Or ces séries, à l'instar des films,
demeurent largement inconnues ici, en France. Et surtout ignorées au sens
pesamment transitif que ce verbe peut revêtir en sol hexagonal. J'en conclus
dès lors que les ‘fonctionnaires’ « canadians » savaient très bien ce qu'ils
faisaient...
Le phénomène n'est pas anodin quand on sait combien la télévision française
se révèle « française » à hauteur, je dirais, de... 25 pour cent. Encore...
si les légers 75% restant étaient consacrés aux innombrables créations
issues des multiples cultures de la Planète, ce serait plutôt sympathique
après tout. Mais non. Point du tout. Pour la télévision française – indice
par ailleurs extrêmement représentatif, il m'est d'avis, de l'ensemble de la
société concernée – le monde se divise en deux. Il y a d'abord :
1. les United Departments of France, lourdement anglaisés par-delà tous les
espaces publics possibles. À commencer par la langue dans son tissu propre,
dénaturée (autoanglodéfrancisée, dirait M. Gouin) à tel point que l'on a l
impression, dans ce pays, d'entendre le parler populaire québécois... d
avant la Révolution tranquille ; puis il y a la publicité, les raisons
sociales, les marques de commerce, la radio, la télévision (hé !), l
ambiance musicale absolument partout (à croire que la chanson française y
est frappée d'interdit sous menace d'amende, sinon d'incarcération), quand
il ne s'agit pas, eh oui, à l'occasion, de la langue de travail... ; et puis
il y a ensuite :
2. Les United States of America. Que l'on désigne du reste, y compris chez
les « professionnels » de l'information, par le vocable ronflant d'«
Amérique ». Comme si le plus sérieusement du monde on réduisait le continent
européen à l'Allemagne ou à l’Italie. That's it !
It works !
Incidemment, à l'instant même j'ai un télé-horaire sous les yeux qui m
informe de la programmation de cent (100) chaînes d'expression française
(une portion, congrue, se voit allouée à la Suisse, au Luxembourg et à la
Belgique [TSR, RTL, RTBF... / mais rien du Québec !], qui font également
très « français », c'est-à-dire : très américain). Qu'y vois-je, en ce
télé-horaire ? Des téléséries et des films étatsuniens. Partout, tout le
temps, sur toutes les chaînes. Publiques, privées, hertziennes, câblées,
satellisées… Alouette ! En voulez-vous ? En v'là ! Welcome - Oh Yeah ! - to
the United Departments of France. Cela dit (et d’ailleurs là n’est pas du
tout la question en litige dans mon propos), tout ce qui est anglo-saxon ne
confine pas de facto à la médiocrité ou à l’ineptie, je le reconnais sans
peine. À preuve, cette critique élogieuse de « À la Maison-Blanche » (The
West Wing) parue naguère dans Le Monde diplomatique, et que je fais mienne
sans hésitation (« Hôpital Chicago Hope », « Boston Public School » et « La
Loi de Los Angeles », que je cite de mémoire, n’ont pas fait injure à
l’intelligence non plus). En outre, on ne sait plus dans quelle langue ces
productions sont diffusées puisque, of course, en France on ne voit pas l
intérêt de traduire les titres en français. Que dis-je ?!? Ce sont, au
contraire, les appellations françaises originales (ringardes par définition,
bien entendu) que l'on métamorphose tous azimuts, et massivement, sous un
format et un libellé anglais. Comme si on cherchait à « séduire » le
consommateur français en lui exprimant haut et fort tout le mépris qu'on lui
porte dans son identité même. Et ça marche ! It works !
French American TV
À telle enseigne, finalement, en regard au petit écran, que si une soirée il
me prend l'envie de demeurer bien peinarde à l'appartement pour regarder un
« bon » film (je dois signaler que je sors un peu plus depuis que l’on peut
aller prendre un repas ou une consommation sans se faire agresser par la
cigarette de tout un chacun…), c'est la croix et la bannière pour en
dénicher un. Un seul. Or il faut savoir que le téléviseur mis ici à ma
disposition m'offre au bas mot une soixantaine de chaînes françaises, parmi
lesquelles de surcroît figure un grand nombre de canaux spécialisés en
cinéma ! J’en viens donc le plus souvent à m'en remettre aux quelques rares
chaînes nettement plus étoffées en termes de contenus signifiants, telles
que Histoire ou Arte (et je précise au passage que je suis une Odette
Toulemonde, et pas spécialement intello...). Quant à TV5, hélas, et c'est à
n'y rien comprendre (véritable détournement de mission, il faut bien
l’admettre), elle se voit littéralement noyautée par... les « variétés »
françaises, pourtant déjà présentes jusqu’à la démesure sur TF1, France 2,
M6, etc. (nonobstant le professionnalisme d’un Michel Drucker, il est vrai,
qui - loin de la dictature de la mièvrerie, du racolage et de la séduction à
n’importe quel prix - aura apporté ses lettres de noblesse à ce genre plus
périlleux qu’il n’y paraît de prime abord).
Ça fait mal aussi, simple illustration parmi moult, de voir une TV Breizh
(de laquelle pour ma part j'attendais tout naturellement l'expression de la
proverbiale fierté du peuple breton) qui, à l’égale de ses concurrentes, se
fait un point d'honneur de procéder en permanence à la promotion de cette
American Culture. Culture, comment ne pas s’en indigner (d’autant plus,
allez comprendre, que nous cherchons partout à nous en inspirer, au pays de
Virgin et d’Alain Minc peut-être plus encore qu’ailleurs), où le burlesque
et le consommérisme disputent sans cesse à la violence. Ah ! la violence à
la télévision. Autre dossier qui pourrait rendre intarissable : comme si le
déversement du sang, au décalitre et dans le plus grand fracas de préférence
était devenu la solution miracle, et immédiate, à tous les problèmes de
l’existence. Quelles merveilleuses leçons de vie pour nos enfants, n’est-ce
pas. Que l’on ne parvient plus, comme chacun sait, à décoller (vous diriez :
déscotcher…) de l’écran – vidéo, ordi, ciné ou télé, c'est le même. Même
ambiance d’agression. Perpétuelle. Mais gardons cette disputatio en réserve
pour un autre moment (bien que l’on puisse goûter entre-temps la plume de J
-L. Gouin sur ce sujet également). Reste que pour l’heure, et au total, on
croit vraiment rêver. La douleur, c'est qu'on ne se réveille jamais. On dort
au gaz. Au gas oil, plus précisément.
Vous avez dit antiaméricanisme… ?
L'antiaméricanisme dont on se targue tant dans ce pays, et que selon toute
vraisemblance l'on se convainc de cultiver en signe de finesse
intellectuelle, constitue en réalité rien moins qu'un mythe. La vérité c'est
qu'il se révèle plutôt, ce Français type, fondamentalement antifrançais.
Hélas ! vingt-cinq ans de fréquentation assidue de la France (et pays
limitrophes, dont la Belgique et la Suisse au premier chef) m’ont
définitivement convaincue de ce désarmant, et désolant, phénomène collectif
de détestation de soi. Quand il n’y a plus jusqu’au Monde pour nous
accueillir sur son site cybernéen à coups de desk, de newsletters, de e-mail
de check-list, de shopping, de web, de blogs et autres search, eh bien on a
déjà une solide idée, ce me semble, de l’état général de la nation… De fait,
cet antiaméricanisme présumé m'apparaît de plus en plus – manière de
brouiller les pistes en quelque sorte – incarner l'alibi moral sinon royal
(forme de caution rhétorique pour la galerie de sa propre bonne conscience)
de l'asservissement volontaire et plénier du citoyen français à cet Anglo
Way of Life. Lequel Way ne connaît plus désormais aucun frein dans la matrie
des Boileau, des Jean Moulin, des Hugo et des Charles de Gaulle.
« Mettre les deux langues sur le même pied, c’est mettre les deux pieds sur
la même langue. » (Joseph Hanse)
J'aime la France. Et la Francité européenne. Passionnément. Et depuis long
de temps. Il le faut, assurément, pour s'autoriser à l'interpeller dans le
blanc des yeux comme je m'y emploie à l'instant – moi une Stranger, une
Nobody, et à la fois une bien curieuse Bonemine de cette Gaule insolite au
nord des Amériques. Le drame, et je le vis jusque dans ma chair, dans ma
chair de Québécoise dont les ancêtres ont vu le jour en Charente, à quelques
lieues de La Rochelle, c'est qu'il s'avère radicalement impossible d'aimer
un être qui se méprise au plus haut point lui-même. Un être qui prend son
pied, très manifestement, à répéter en boucle la bataille d'Azincourt dans
son inconscient collectif. Mais cette fois, sans même se donner la peine de
combattre.
Comme si une Jeanne d'Arc devait de toute manière – on appelle ça « la
pensée magique », récurrente chez l'enfant – apparaître de nouveau.
Miraculeusement. Et prendre sur elle, une fois de plus, jusqu'au bûcher de
quelque Rouen si nécessaire, l'autisme tranquille de soixante millions d
individus.
Ô Secours ! Lacan, Laplanche, Dolto, Lagache.
Et Pontalis.
Mathilde
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