SBJ Messages postés : 29 Tora un nonosse  |
Posté le 14/11/2003 20:12:20 | | Il faut remonter aux années 1960 pour voir éclore, à Bruxelles et en Wallonie, divers courants de défense des intérêts des francophones de Belgique.
Jusqu'alors, ce pays était essentiellement resté, en dépit de l'émergence des mouvements flamands et wallons, imprégné de l'esprit du combat unioniste des catholiques et des libéraux pour la conquête des libertés fondamentales en 1827-1830.
En 1960, les années de guerre, génératrices d'ambiguïté, mais aussi de patriotisme, sont déjà fort loin : on ne les évoque plus qu'à propos de leurs séquelles. Le pacte scolaire de 1958 a fortement atténué le clivage entre chrétiens et non-chrétiens; un clivage qui pendant la « guerre scolaire » n'a guère correspondu à la répartition linguistique de la population. La décolonisation du Congo, en même temps qu'elle enlève à la Belgique un empire qui fut prestigieux, prive les Belges d'une mission commune. D'intérêts communs aussi.
De surcroît, la Wallonie est entrée dans une phase de récession manifeste, alors que la Flandre a réussi un décollage économique reposant sur une population plus nombreuse et sur une reconversion dans des secteurs industriels porteurs.
La dynamique de l'affrontement communautaire va cependant se déclencher à partir d'une décision gouvernementale sans la moindre portée linguistique. Le 4 novembre 1960, le Premier ministre Gaston Eyskens invoque les « dépenses provoquées par les événements africains » (décolonisation) pour déposer devant le Parlement un volumineux projet de loi-programme, dit « loi unique » imposant aux Belges un régime d'austérité comportant de nouveaux impôts et des assainissements dans les domaines de la Sécurité sociale et de l'enseignement.
Malgré une vive opposition syndicale du côté wallon, - révélant une divergence de comportements entre la Flandre et la Wallonie et traduisant la fin de la solidarité ouvrière nationale, la loi unique est votée. Une idée nouvelle est cependant apparue à la faveur des grèves de l'hiver 1960 : la revendication du « droit pour la Wallonie de disposer d'elle-même et de choisir les voies de son expansion économique ». Une idée qui rejoint celle du Parti nationaliste flamand, la « Volksunie », depuis toujours partisan du fédéralisme.
Le gouvernement Lefèvre-Spaak, qui a succédé à celui de Gaston Eyskens, s'attaque alors à ce qui lui semble le plus urgent : les problèmes linguistiques. Il fait voter trois grandes lois. La première consacre l'abandon du recensement linguistique de la population: il était défavorable aux Flamands dans les communes de la périphérie bruxelloise où s'était fixée une nombreuse bourgeoisie francophone (de fait, le recensement n'a plus été effectué depuis 1947, suite à une résistance - véritable désobéissance civile - des bourgmestres (maires) flamands des communes concernées). Elle rattache, en outre, Comines et Mouscron (60.000 habitants) à la province wallonne du Hainaut, tandis que les communes des Fourons (4.000 habitants) passent à la province flamande du Limbourg. La seconde loi fait de Bruxelles une capitale bilingue, limitée à 19 communes (ce qui constitue une injure pour les Bruxellois francophones) mais, dans 6 communes périphériques, les francophones qui s'y sont établis jouissent de « facilités » linguistiques. La troisième loi organise le régime linguistique dans l'enseignement.
Les trois lois linguistiques - dites lois Gilson, du nom du ministre de l'Intérieur de l'époque - s'inscrivent dans la perspective d'une réforme de la Constitution. Mais pour la réaliser, il faut un gouvernement disposant de la majorité des deux tiers des voix dans les deux assemblées du Parlement. Ce ne sera pas immédiatement le cas et le temps qui passe - on parle d'une « mise au frigo » de la réforme - fait monter les tensions. S'estimant à juste titre menacés par les Flamands, un groupe de brillants intellectuels crée un parti nouveau, le « Front démocratique des Bruxellois francophones » (FDF), allié au parti communautaire « Rassemblement wallon » (RW), dont le Professeur François Perin, de l'Université de Liège, est alors le maître à penser.
De l'autre côté de la frontière linguistique, la « Volksunie » et les fondations culturelles flamandes s'agitent. Elles contraignent les sociaux-chrétiens flamands (CVP) à durcir leurs positions. L'occasion leur en est fournie par l'affaire de la prestigieuse Université catholique de Louvain (datant de 1453) dont les évêques proclamaient encore, en mai 1966, le maintien de l'unité. Mais ils ne résistent pas longtemps à la pression de la rue, au nom du « Walen buiten » (les Wallons dehors). La section française de l'Université catholique de Louvain doit déménager (il en résultera notamment un inadmissible dépeçage de sa célèbre bibliothèque, massacre digne de celui de la bibliothèque d'Alexandrie ...) . Sous le nom de « Louvain-la-Neuve », la section française s'établit donc à Ottignies, en Brabant wallon. Il en coûtera à l'Etat des dizaines de milliards de francs belges de l'époque pour financer ce « racisme culturel et linguistique » ...
Les catholiques francophones ressentirent l'affaire de Louvain comme un traumatisme profond. Sur le plan politique, l'aile francophone du Parti social-chrétien (PSC) prit ses distances vis-à-vis de l'aile flamande, le 21 février 1968. Ce fut le début de la division des partis nationaux. Et cette division, dans un pays où la particratie domine la vie politique, fut le signe irréfutable d'une crise de l'Etat belge.
Celui-ci ne put demeurer impavide devant les réactions en chaîne qui se succédaient : le mouvement flamand, né de la domination francophone d'après 1830, provoqua, à mesure qu'il atteignait ses objectifs, une réaction des francophones. L'Etat-Nation postule l'homogénéité et l'association du pouvoir à une assise nationale unique et exclusive. Ces deux conditions n'existaient plus en Belgique : une évolution institutionnelle s'y imposa donc, qui tint compte de la volonté d'autodétermination des deux peuples ennemis.
Les partis politiques traditionnels envisagèrent cette évolution comme un mode de pacification davantage que comme un projet cohérent et global. Ce qui est regrettable, assurément. Il est vrai que, depuis des siècles, les Belges étaient passés maîtres dans l'art des compromis pour résoudre leurs conflits, qu'ils soient idéologiques et philosophiques ou de nature sociale.
C'est un gouvernement dirigé par Gaston Eyskens, revenu au pouvoir après les élections du 31 mars 1968, qui, bien que ne disposant pas de la majorité des deux tiers au Parlement, s'attela à la première phase de révision de la Constitution qui n'avait plus été modifiée depuis l'instauration du suffrage universel pur et simple en 1921. Contre vents et marées, malgré quelques empoignades au Parlement, il réussit à concilier la préoccupation dominante des Flamands, qui concernait l'autonomie culturelle, et les revendications en matière économique des Wallons.
Au terme de ce processus, un système extrêmement complexe fut mis en place en 1970 : il consistait en la création de trois « communautés culturelles » - la "Communauté culturelle française", la "Communauté culturelle néerlandaise" et la "Communauté culturelle allemande" - doublées de trois « régions » - la « Région flamande », la « Région wallonne » et la « Région bruxelloise » - les compétences respectives de ces diverses collectivités ne se recoupant pas forcément d'un point de vue territorial. De surcroît, la création effective des « régions » était reportée au vote d'une loi à majorité spéciale (qui n'interviendra que dix ans plus tard ...).
Il fallait s'y attendre : les Belges non directement impliqués dans la vie politique et beaucoup d'autres qui l'étaient davantage ne comprirent pas grand-chose au chambardement institutionnel qui s'était produit. Selon les mots de Jacques Guyaux dans le Journal socialiste de Charleroi, « cinq citoyens sur dix s'en soucient comme une hallebarde d'un ver luisant, quatre sont contents que ce soit fini, un sur dix fulmine ».
Ce n'est qu'en 1980 que le gouvernement de large coalition, présidé par Wilfried Martens et disposant d'une majorité des deux tiers au Parlement, entreprit la deuxième phase de la réforme de l'Etat, centrée sur la mise en oeuvre du fameux article 107quater de la Constitution (qui, depuis 1970, prévoyait la création des trois régions). Ou plus exactement, d'une partie seulement de celui-ci. En effet, après le torpillage par les média et les fondations culturelles de Flandre d'un accord communautaire conclu au palais d'Egmont, en 1977, notamment au sujet de Bruxelles, Wilfried Martens préféra commencer par réaliser la seule régionalisation de la Flandre et de la Wallonie.
A certains égards, la révision de 1980 apparut comme le prolongement de celle de 1970. Les compétences des communautés furent élargies au domaine des matières dites « personnalisables » : l'aide sociale, la protection de la jeunesse, l'accueil dans les hôpitaux, etc. Non seulement la Communauté culturelle néerlandaise changea de dénomination pour devenir la Communauté flamande, mais encore celle-ci se lia institutionnellement à la « Région » flamande. En revanche, la Communauté française demeura distincte de la Région wallonne, essentiellement parce qu'elle est dominante dans la « Région bruxelloise ».
La « Région bruxelloise » n'était cependant toujours pas créée, et les Bruxellois en concevaient une très grande amertume. Aussi le gouvernement, toujours dirigé par Wilfried Martens, entreprit en 1988 la troisième étape des réformes institutionnelles. Celle-ci attribua à la « Région de Bruxelles-Capitale » un Conseil élu directement tous les cinq ans, sur base de listes unilingues, et un Exécutif de 5 membres : 2 francophones, 2 flamands, plus le Ministre-Président. L'Exécutif compte, en outre, trois secrétaires d'Etat régionaux. A peu de choses près, le Conseil et l'Exécutif de la Région de Bruxelles-Capitale ont les mêmes compétences que ceux des deux autres régions, mais ils les exécutent au moyen d' « ordonnances » et non de « décrets ».
Compliquées au point d'être indéchiffrables pour le commun des citoyens, résultat de compromis regrettables accumulés et non d'un projet global, la lecture « fédérale » des nouvelles institutions belges demeurait problématique. C'est la raison pour laquelle il apparut « nécessaire » d'affirmer « expressis verbis » le caractère fédéral de l'Etat belge, de l'accentuer, de mieux le structurer dans l'espoir (chimérique) de le rendre plus stable. Issu des élections du 24 novembre 1991, qui ont été marquées par une poussée de l'extrême droite, surtout à Anvers où le « Vlaams Blok » est dominé par un racisme à la fois culturel et ethnique, le gouvernement de Jean-Luc Dehaene s'engagea, d'emblée, à poursuivre le processus de réforme. Les travaux parlementaires se poursuivirent jusqu'en avril 1993, aboutissant à la nouvelle Constitution du 6 mai 1993, dont l'article 1er est ainsi libellé : « La Belgique est un Etat fédéral qui se compose des communautés et des régions ».
On pouvait croire la hache de guerre définitivement enterrée. Que nenni ! En marge des discussions et des votes sur les articles nouveaux de la Constitution, à la Chambre et au Sénat, un certain nombre de déclarations révélèrent des divergences d'opinion quant à la signification du « modèle » belge de fédéralisme. C'est ainsi que Luc Van den Brande, Ministre-président de l'Exécutif flamand, confia au quotidien « La Libre Belgique » sa conviction que le fédéralisme est une étape vers le confédéralisme. La réaction des francophones ne se fit pas attendre : le 10 juillet 1996, à la tribune de la Chambre, le député-bourgmestre (député-maire) d'Andenne, excédé par ces propos nationalistes et séparatistes, explosa littéralement : « Si une majorité de Flamands pensent comme vous, alors les heures de ce pays sont comptées ... Nous Wallons, sommes fiers de nous trouver à côté d'un grand pays comme la France. Si vous voulez que la France se trouve aux portes de Bruxelles, alors allez-y ». D'un seul coup, le tabou du rattachement était levé. Et le député de Verviers Yvan Ylieff, ministre du gouvernement Dehaene, confirmait au journal « La Meuse » quelques jours plus tard : « Où aller, si ce n'est vers la France ? Les Français voudraient de nous sans aucun doute ! De manière informelle, j'ai déjà eu l'occasion de m'entretenir de cela avec des responsables français de niveau ministériel. Ils manifestent beaucoup de considérations pour la Wallonie, tout en réaffirmant qu'il appartient à chaque peuple de se déterminer. Ce que Claude Eerdekens a exprimé, c'est le ras-le-bol de l'opinion publique wallonne (et francophone) qui en a marre d'être constamment culpabilisée. D'ailleurs, je lui ai envoyé un petit mot d'encouragement ». Et le 28 octobre 1996, dans « Le Figaro », le président des libéraux francophones, Louis Michel (il est vrai alors dans l'opposition - il n'oserait plus tenir de tels propos en tant que Ministre fédéral des Affaires Etrangères) enfonçait le clou : « Si le séparatisme est inéluctable, alors les Wallons diront : je préfère être français plutôt que wallon. Entre un Etat wallon replié sur lui-même et la France, je choisis la France ».
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